Hier et aujourd’hui : complaisance et aveuglement des élites

15 janvier 2020 Non Par CP

Battant leur coulpe après la publication du livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset), récit de sa relation à l’âge de 14 ans avec Gabriel Matzneff, des éditeurs, journalistes et écrivains expliquent leur gêne et leurs regrets. Le livre aurait agi comme un révélateur, un électrochoc et aurait éclairé leur conscience : l’idéologie libertaire ultra permissive des années 70 aurait conduit à des abus ; ils regrettent les livres publiés, les pétitions signées pour la défense de l’amour avec des mineurs, etc. Beaucoup de mea culpa sincères et un peu de tartufferie. Pendant quarante ans, le milieu littéraire a eu connaissance des préférences sexuelles de Gabriel Matzneff qui revendiquait son amour des mineurs à longueur de pages et d’interviews : sa consommation des Moins de seize ans, son tourisme sexuel à Manille, son appétit pour les « culs frais » des jeunes garçons, sa passion pour les adolescentes vierges…

Mais aussi dégueulasse que soit un écrivain dans la vraie vie, les éditeurs sont-ils supposés faire des choix littéraires au nom de la morale ? Non.

La littérature est le domaine par excellence où le bon et le bien n’ont aucun sens

La littérature ne s’encombre pas de morale. La littérature est le domaine par excellence où le bon et le bien n’ont aucun sens. La littérature est le domaine de la transgression, du fantasme, de l’inavouable, de la honte, du secret. La zone grise par excellence. Elle permet de tout écrire, car elle est affranchie des règles de la société et ne respecte que celles de l’art. Les bons sentiments ne font pas de bonne littérature. La chose est entendue.

C’est d’ailleurs au nom de la littérature que des critiques, des éditeurs, des journalistes ont justifié leur complaisance pour le personnage de Matzneff. Je ne jugerai pas des qualités littéraires de Gabriel Matzneff, ne l’ayant pas lu, à cause, j’en conviens, du dégoût qu’il m’inspire. Mais il a su apparemment exciter l’attention et susciter l’admiration de tout un cénacle germanopratin enthousiaste. C’était donc de la littérature. Mais si c’était de la littérature dans les années 70, pourquoi cela cesserait d’en être en 2020 ? Pourquoi brusquement céder à la morale ? À l’air du temps ?

Pourquoi faut-il retirer les publications de la vente ? Les lecteurs ne sont-ils pas suffisamment adultes pour juger ? On ne devrait interdire ni Mein Kampf, ni Matzneff (pardon pour la comparaison). Aujourd’hui, beaucoup pensent exactement l’inverse. On devrait retirer des rayonnages des kilomètres de littérature subversive ou politiquement incorrecte. Mais jusqu’à quel point ? Au nom de quelles limites ?

Récit édifiant

S’il y a un procès à faire dans le cas Matzneff/Springora ce n’est pas celui de la littérature. C’est peut-être celui de ses parents. Et de la justice.

Le récit de Vanessa Springora de ce point de vue est édifiant. Ses parents auraient pu être aveugles, dans le déni, ne pas s’être rendu compte de ce qui se passait… Pas du tout. Ils qualifient immédiatement eux-mêmes l’attitude du prédateur de pédophilie. Le père s’emporte une fois, puis disparaît. La mère, convaincue par sa fille et Matzneff de la pureté de leur amour, devient complice. Elle est séduite par le prestige de l’écrivain, sa notoriété sulfureuse, la fascination qu’il exerce sur le milieu littéraire. Qu’une adolescente de 14 ans soit envoûtée par un pygmalion initiateur sexuel de 50 ans, n’est pas chose rare.

Que sa mère applaudisse et borde le lit des « amoureux » tout en interdisant à sa fille d’en parler à l’extérieur, voilà qui dénote d’une démission, pire d’une complaisance narcissique perverse déroutante. Si sa mère avait flanqué Matzneff dehors et si son père lui avait cassé la gueule, Vanessa Springora aurait sûrement hurlé à l’oppression et au « fascisme parental », mais cette « limite » tracée par ses éducateurs aurait laissé des traces, peut-être plus positives que l’héritage voyeuriste qui est le sien. À l’époque, le respect de la liberté sexuelle de l’enfant était la doxa de certains parents progressistes qui rejetaient violemment la société bourgeoise et « liberticide » de leurs propres parents… Il y avait des choses à rejeter, certes. Mais on peut déplorer que trop souvent le bébé/l’enfant/l’adolescent ait été inconsidérément jeté avec l’eau du bain.

L’autre démission est celle de la justice. Pourquoi diable le procureur de la République attend-il la publication d’un livre en 2020, alors qu’il y a prescription et que Vanessa Springora témoigne mais ne porte pas plainte ? Qu’est-ce qui empêchait la justice, dans les années 80 ou 90 par exemple, d’ouvrir une enquête ? Rien. Le procureur de la République peut agir de son propre chef même sans plainte. La loi interdit la relation sexuelle avec un enfant mineur de moins de 15 ans. Rien ne dit que Gabriel Matzneff aurait été condamné. Le droit s’exerce avec des preuves. Mais il n’exonère pas les écrivains ou les artistes. Les prédateurs prennent leurs risques.

Que Gabriel Matzneff ne soit pas empêché de faire de la littérature, c’est une chose. Qu’il soit demeuré un intouchable aux yeux de la justice est moins compréhensible. S’attaquer à un écrivain au sommet de sa gloire aurait eu tout de même plus de panache que de s’en prendre à un vieillard de 83 ans, qui est probablement devenu inoffensif ou beaucoup moins actif.

Les temps ont changé, nous explique-t-on de toute part. C’était une autre époque. Une autre époque ? Pas si sûr.

Ce qui caractérisait les élites de l’époque, littéraires, universitaires, culturelles, était leur grande tolérance, voire leur soumission aux idéologies dominantes. À l’époque, l’idéologie libertaire ultra permissive consacrait un droit de jouir pour l’enfant. Au nom (dévoyé) de Freud qui définissait l’enfant comme un « être pervers polymorphe » et reconnaissait l’existence de ses pulsions sexuelles, on en déduisait… la liberté pour l’adulte de faire commerce sexuel avec l’enfant ! Les combats pour les droits des enfants ont remis les pendules à l’heure. Ils ont permis une « réévaluation » de la liberté sexuelle et émis des règles de protection qui semblent désormais admises. En tout cas en occident.

À l’époque, une bonne partie des élites applaudissait également, au nom de la révolution mondiale, les pires turpitudes de régimes totalitaires. Comme l’écrit Jacques Julliard, « les méfaits de la tribu délirante (NDLR le milieu parisien dans ce qu’il a de pire) ne se limitent pas aux mœurs. À quelques variantes près, ce sont les mêmes qui ont donné en leur temps sa légitimité au stalinisme, au maoïsme, au polpotisme […] Ce n’est du reste pas un hasard si cette dictature d’opinion qui a couvert et même glorifié les faits abominables que j’ai relatés, de la pédophilie la plus sordide au totalitarisme le plus abject, a eu raison de la littérature elle-même. »

L’époque a changé ? Les idéologies se renouvellent mais la « tribu délirante », décrite par Jacques Julliard, sévit toujours. L’université tremble devant les mouvements racialistes et indigénistes qui imposent le nouveau tempo du politiquement correct. Au nom de l’idéologie décolonialiste, on assigne les écrivains à un statut identitaire lié à leur origine, leur ethnie, leur sexe, leur religion. La littérature classique devient celle des « puissants, des blancs, des dominants ». On dénonce l’universalisme même de la culture. Au nom de la race, du sexe, de la religion, les sources du savoir doivent être revues, corrigées, réévaluées. Certains auteurs et universitaires bannis.

On obtient que Sylviane Agacinski soit interdite de conférence parce qu’elle ose s’opposer à la GPA. Cette GPA qui propose la disponibilité du ventre de la femme pauvre pour établir une relation commerciale en vue de procréation. On peut, pour le moins, avoir le droit de s’interroger anthropologiquement et philosophiquement sur la question. Le débat est le bienvenu. Pas pour certains.

Liberté d’expression et sensibilité

La nouvelle vertu est le respect de la sensibilité. Déjà aux États-Unis, des « sensibility readers » épluchent les manuscrits et les scénarios pour dénicher les offenses possibles aux communautés. On expurge, on censure. Le phénomène prend de l’ampleur. Il existe déjà en France. Le rouleau compresseur de la nouvelle démocratie des groupes visibles et des identités communautaires est en marche, largement relayée par les réseaux sociaux. Les élites de gauche saluent pour la plupart cette formidable dynamique du progrès. Qui ose s’y opposer ? Qui a le courage de se revendiquer de l’universalisme ? Des valeurs héritées de la civilisation grecque, latine, juive ? Des Lumières devenues désormais l’expression du néo-colonialisme blanc dominant ?

Pour devenir intouchable, la mode n’est plus à la jouissance sans entrave. Il faut jouer la carte de l’identité ethnique, sexuelle ou religieuse. Il fut un temps où être républicain, féministe, lutter contre le racisme, l’homophobie, l’antisémitisme était notre credo commun. En tout cas celui de la gauche. Comme le disait Michel Onfray sur le plateau de BFM-TV : « Vous avez la possibilité aujourd’hui d’être raciste, d’être sexiste, d’être homophobe, d’être antisémite. Il vous suffit juste de dire que vous le faites au nom du Coran… Mais ça, on n’a pas le droit de le dire. »

Cinq ans après Charlie, on nous explique encore que, bien sûr, le terrorisme c’est mal, mais que la liberté d’expression ne doit pas nous autoriser à choquer la sensibilité d’autrui. Que la religion est sacrée. Que la critiquer c’est raciste. On ne compte plus les idiots utiles, au sein de nos élites, qui applaudissent cette régression. Quarante ans après, il s’agit toujours de ne pas s’opposer à la doxa progressiste. Sous peine d’être vu comme un ringard, un réac, un facho.

Nos petites élites ressemblent terriblement à la « tribu délirante » des années 70.

Illustration : photographie de gauche : Gabriel Matzneff, à Paris en 2009. ©Axelle de Russe – ABACAPRESS.COM. Photographie de droite : Vanessa Springora. ©JF Paga – Grasset.