La grande purge des textes

1 janvier 2021 Non Par CP

MÊME HOMÈRE SE FAIT CANCEL

 

Aux USA, des collègues idéologiques de ceux qui, en France, importent la « cancel culture » américaine (tout en prétendant qu’il n’existe rien de tel) et recourent à de nombreux anathèmes (souvent en « -phobe ») afin de diaboliser quiconque n’adhère pas à leurs thèses, cherchent à bannir de nombreux livres, y compris des classiques culturels, dès lors qu’ils ne sont pas écrits en langage inclusif, ou qu’ils recèlent quelque passage jugé discriminatoire à l’égard de X, Y ou Z groupe humain. Je ne suis pas particulièrement adepte des classiques culturels, mais je comprends la pertinence de les étudier afin d’appréhender — l’histoire de — la culture dans laquelle nous baignons ; je comprends aussi que ce mouvement qui cherche à bannir des livres pour des questions de forme et pas de fond, et qui, entre autres choses, ne voit de problème dans l’école qu’à ce niveau-là, est une imbécilité surréaliste. Pour nous hisser au niveau d’ultramodernité des USA, nous devrions songer, en France, à brûler tous les livres de Louise Michel, par exemple, laquelle estimait qu’il n’existe que deux sexes — et pas une infinité, comme le croient les sectateurs de l’idéologie queer — faisant ainsi preuve d’un binarisme confinant à la « transphobie ». Voici une rapide traduction d’un article du Wall Street Journal (certes pas le journal de référence de l’analyse radicale) qui traite de ce phénomène, écrit par Meghan Cox Gurdon et publié le 27 décembre 2020 :

 

➡ Une école du Massachusetts a banni l’Odyssée.

 

Un effort soutenu est en cours visant à refuser aux enfants l’accès à la littérature. Recourant au slogan/hashtag #DisruptTexts, des idéologues de la théorie critique, des enseignants et des agitateurs de Twitter diffusent une propagande visant à effectuer une purge des textes classiques — de Homère à F. Scott Fitzgerald en passant par Dr. Seuss.

 

Selon ces censeurs, les enfants ne devraient pas avoir à lire des histoires écrites dans d’autres langues que la langue la plus moderne en vigueur actuellement — ils ne devraient tout particulièrement pas lire ces histoires « dans lesquelles le racisme, le sexisme, le capacitisme, l’antisémitisme et d’autres formes de haine sont la norme », comme l’écrit la romancière pour jeunes adultes Padma Venkatraman dans la revue littéraire School Library Journal. Aucun auteur n’est digne d’être épargné, explique Mme Venkatraman : « Absoudre la responsabilité de Shakespeare au prétexte qu’il aurait vécu à une époque où les sentiments de haine prévalaient, cela risque d’envoyer un message subliminal selon lequel l’excellence académique est plus importante que la rhétorique haineuse, et la rend ainsi secondaire. »

 

Les subtiles complexités de la littérature sont réduites au jugements grossiers des luttes de pouvoir « intersectionnelles ». Evin Shinn, professeur d’anglais à Seattle, a par exemple tweeté en 2018 qu’il « préférait mourir » plutôt que d’enseigner « The Scarlet Letter », à moins que le roman de Nathaniel Hawthorne ne soit utilisé pour « lutter contre la misogynie et le mépris des salopes ».

 

Le public a récemment pu constater l’intensité de la campagne #DisruptTexts lorsque Lorena Germán, qui se décrit comme une « enseignante antiraciste », s’est plainte que de nombreux classiques avaient été écrits il y a plus de 70 ans : « Pensez à la société américaine d’alors et aux valeurs qui ont façonné cette nation par la suite. Voilà ce qu’il y a dans ces livres. »

 

Jessica Cluess, auteur de fiction pour jeunes adultes, a riposté : « Si vous pensez que Hawthorne était du côté des puritains moralisateurs […] alors vous êtes un parfait crétin, et vous ne devriez pas pouvoir arborer le titre d’éducateur dans votre biographie sur Twitter. »

 

Par la suite, un bataillon d’internautes s’est immiscé dans la conversation, accusant Mme Cluess de racisme et de « violence », et exigeant de la maison d’édition Penguin Random House qu’elle annule son contrat. L’éditeur n’a pas obtempéré, peut-être parce que Mme Cluess s’est elle-même repentie et flagellée sur Twitter : « J’assume l’entière responsabilité de ma colère non provoquée envers Lorena Germán. […] Je m’engage à en apprendre davantage sur l’important travail de Mme Germán avec #DisruptTexts. […] Je m’efforcerai de faire mieux. » Cela n’a pas empêché l’agent littéraire de Mme Cluess, Brooks Sherman, de dénoncer ses opinions « racistes et inacceptables » et de mettre fin à leur relation professionnelle.

 

Les demandes de censures semblent porter leurs fruits. « Soyez comme Ulysse et embrassez le long chemin vers la libération (et ensuite retirez l’Odyssée de votre programme parce que c’est un déchet) », a tweeté Shea Martin en juin. « Hahaha », a répondu Heather Levine, professeur d’anglais au lycée Lawrence (Mass.). « Très fière de dire que nous avons fait retirer l’Odyssée du programme scolaire cette année ! » Lorsque j’ai contacté Mme Levine pour confirmer cela, elle a répondu qu’elle trouvait l’enquête « envahissante ». Le président du département d’anglais des Lawrence Public Schools, Richard Gorham, n’a pas souhaité répondre à mes courriels.

 

« Il est tragique que ce mouvement anti-intellectuel de censure des classiques gagne du terrain parmi les éducateurs et l’industrie de l’édition », déclare l’écrivain de science-fiction Jon Del Arroz, l’une des rares voix de l’industrie à défendre Mme Cluess. « Effacer l’histoire des grandes œuvres ne fait que limiter la capacité des enfants à s’instruire ».

 

Il a raison. Le mal serait de ne pas enseigner la littérature classique. Les étudiants dispensés de lire des textes fondamentaux peuvent s’imaginer qu’ils ont de la chance de s’en tirer avec des romans de jeunes adultes à la place — voilà ce que désirent ceux qui promeuvent le slogan/hashtag #DisruptTexts — mais en regard de leurs pairs, plus instruits, ils souffriront de lacunes linguistiques et culturelles. Pire encore, ils ne le sauront même pas.

 

Source : https://www.wsj.com/articles/even-homer-gets-mobbed-11609095872

 

Post Traductum : L’article du Wall Street Journal laisse entendre que le seul but des gens qui se réclament de la mouvance #DisruptText est de bannir des livres. Ce n’est pas le cas. Le site officiel de ce mouvement stipule qu’il s’agit d’étudier les textes classiques avec un esprit critique, d’essayer d’étudier des textes intéressants d’auteurs moins connus, issus de minorités, et d’autres choses du genre. Des revendications qui semblent plutôt justes, somme toute (même si elles se mélangent à d’autres, plus douteuses, qui relèvent de l’infinie déconstruction plutôt que de la lutte contre les institutions concrètes de la domination). Seulement, et on le voit avec la suppression de l’Odyssée d’Homère dans une école, ce n’est pas tout. Certains, se réclamant de cette mouvance, vont bien plus loin, et ce sont eux qui posent problème.

https://www.youtube.com/watch?v=359_qU38f-Q&feature=youtu.be