les territoires conquis de l’islamisme

16 octobre 2019 Non Par CP
Bernard Rougier
Une enquête-choc de l’universitaire paraîtra en janvier 2020. Son réquisitoire contre les « dénégationnistes » : ceux qui ne veulent pas voir la menace.
Thomas Mahler 09/10/2019 à 12:14

Le Point

Bernard Rougier Professeur à la Sorbonne-Nouvelle et directeur du Centre des études arabes et orientales (CEAO).

Il  est  l’un  de  nos  meilleurs  spécialistes  du  djihad  et  du  salafisme. Professeur  à  la Sorbonne-Nouvelle  et 
directeur  du  Centre  des  études  arabes  et  orientales  (CEAO),  Bernard  Rougier  publiera  à  la  rentrée  une 
enquête  choc,  «  Les territoires  conquis  de  l’islamisme  »  (PUF),  qui  décrypte  comment  les  réseaux 
islamistes se sont tissés dans des communes de banlieue. En avant-première pour Le Point, l’universitaire 
évoque les ressorts de cette stratégie de conquête, mais fustige aussi les « dénégationnistes » qui n’ont 
voulu  voir  dans  la  radicalité  islamique  qu’un  phénomène  psychologique  ou  sectaire  et  non  pas  une 
idéologie. Entretien.
Le  Point  : Après  l’attentat  commis  par  Mickaël  Harpon,  votre  collègue  Gilles  Kepel  a  évoqué  dans  Le 
Figaro un « tournant majeur », car  l’intérieur de  la Préfecture était censé être un bastion. Etes-vous du 
même avis ?
Bernard Rougier : C’est effectivement un tournant majeur, mais je ne suis pas surpris. Avec Gilles Kepel, 
nous  avions  observé  au  sein  des  services  de sécurité  la  présence  de  personnes  originaires  du Maghreb 
capables  de  prononcer  des  formules  religieuses  inattendues  dans  des  établissements  publics…  On 
observe une porosité des influences religieuses dans leur manière de voir les choses, et parfois même de 
s’exprimer. Il m’est aussi arrivé d’entendre un fonctionnaire de police prononcer la formule, qu’on appelle 
l’eulogie, « que le salut et la bénédiction de Dieu soient sur lui », proférée lorsqu’on évoque le prophète 
de l’islam… comme si un fonctionnaire chrétien évoquait « notre très sainte Eglise » ou « notre très saint 
Seigneur  Jésus-Christ  ».  Ces  fonctionnaires  ne  sont  évidemment  pas  islamistes,  mais  on  constate  des 
influences locales venues du quartier  qui transparaissent inconsciemment dans leur manière de voir  ou 
de  faire.  A  l’inverse,  on  a  aussi  le  cas  de  fonctionnaires  franco-algériens  qui  ont  été  confrontés  au 
problème islamiste dans les années 1990, et qui sont, eux, très lucides sur le phénomène. Il y a donc des 
fonctionnaires  vaccinés par  leur  fréquentation  du  phénomène  islamiste  et  qui  en  veulent  aux  Français 
qui, sous le couvert du respect des différences et de l’affirmation de l’identité culturelle, font preuve de 
tolérance  envers  l’islamisme.  Et  d’autres  qui,  dans  leurs  catégories  de  pensée,  sont  influencés  par 
l’univers du quartier.
Mais Mickaël Harpon ne correspond à aucun de ces profils, c’était un converti d’origine antillaise.
Depuis  une  vingtaine  d’années,  des  entrepreneurs  religieux  ont  pris  le  pouvoir  sur  l’islam  et  tentent 
d’enrôler dans leur conception les catégories les plus vulnérables de la société. S’il y a un complexe, une 
frustration liée à la difficulté de l’intégration économique, à la couleur de peau ou à toute fragilité, cela 
peut  faire  l’objet  d’un  travail  de  resocialisation  religieuse.  C’est  ce  qui  se  passe  dans  les  quartiers  et 
grandes  banlieues  d’Europe,  comme  à  Gonesse,  où  habitait  Mickaël  Harpon.  Il  y  a  un  ciblage  des 
quartiers, dans des lieux qui sont des friches industrielles où les solidarités anciennes ne jouent plus. Les 
entrepreneurs religieux, au nom d’une idéologie, vont créer un collectif musulman et penser la relation 
avec la société française dans un rapport d’hostilité systématique. Tout ce qu’on dira sur cet attentat sera 
d’ailleurs  converti  en  «  ils  font  l’amalgame  »  et  «  ils  attaquent  l’islam  ».  C’est  tragique.  La  solution  ne 
pourra venir que de l’intérieur, quand une opposition franche sera faite par des musulmans qui diront : « 
Tu  n’as  pas  le  droit  de  m’enrôler  en  ton  nom.  »  Il  faut  que  des  penseurs,  athées  ou  non,  viennent  les 
affronter  sur  le  terrain  en  leur  disant  qu’ils  ne  se  reconnaissent  pas  dans  cette  vision.  Et  pas 
nécessairement des intellectuels qui publient au Seuil ou chez Gallimard.
L’infiltration dans les services de l’Etat est-elle un projet politique ou relève-t-elle de l’opportunisme ?
Certains  sites  djihadistes recommandent par exemple aux  étudiants  de s’inscrire  dans  des  doctorats  en 
sciences  sociales,  car  il  faudrait  infiltrer  l’université.  Il  s’agit  de  connaître  l’ennemi  en  entrant  dans  les 
lieux  de  pouvoir  institutionnel  ou  intellectuel.  C’est  théorisé.  Mais  un  Mickaël  Harpon,  je  pense,  relève 
plus d’un effet d’opportunisme, quelqu’un qui a changé dans son comportement. L’enquête nous le dira.
Comme après l’attentat commis à Strasbourg par Cherif Chekatt, tout le monde a voulu voir dans le geste 
de Mickaël Harpon l’acte d’un fou.
C’est encore une fois le déni. On ne veut pas voir. Il faut pourtant étudier la microhistoire. Chaque fois, il y 
a une histoire, des réseaux qui agissent localement. Derrière la demande légitime de construction de lieux 
de culte, par exemple,  il y a  un projet de  reprise en main  des populations. Pour  une fois,  les islamistes 
sont  d’accord  avec  les  gouvernements  autoritaires  des  pays  du  Sud,  qui  ne veulent  pas  que  les 
musulmans  s’intègrent  réellement.  Le  risque  pour  eux  est  de  voir  ces  musulmans  devenir  une  classe 
moyenne capable de s’opposer aux régimes non démocratiques. C’est pour cela que ces populations sont 
enfermées dans l’altérité, invitées à ne pas développer des formes d’islam privatisé et individualiste qui se 
détournerait des normes.
Vous dirigez un livre choc, « Les territoires conquis de l’islamisme », qui sortira en janvier aux PUF. « 
Territoires conquis », vraiment ?
Nous  avons  enquêté  sur  les  écosystèmes  islamistes.  Il  y  a  quatre  forces  dominantes.  Les  Frères 
musulmans, les  salafistes,  le mouvement tabligh  et  les  djihadistes. Gilles  Kepel, Hugo Micheron ou  moi 
insistons  sur  la  dimension  collective  et  sociale  du  djihadisme.  Tous  les  éléments  de  cet  écosystème 
islamique ne sont bien sûr pas djihadistes, mais tous les djihadistes sont passés par cet écosystème qui a 
nourri  leur  vision  du  monde,  avec  notamment  l’idée  que  l’Etat  français  est  intrinsèquement  « 
islamophobe  ».  Ce  système  alimente une  culture  du  ressentiment. Une frange minime passe  à  l’action 
violente et bascule dans le djihadisme en tirant la conclusion de ce que dit cet écosystème de la société 
française.  Dans  la  plupart  des  communes  d’Ile-de-France,  tout  comme  au  Mirail,  à Toulouse,  ou  à 
Roubaix, on retrouve les mêmes caractéristiques : la mosquée, la librairie islamique, la sandwicherie halal, 
la salle de sport… Il y a une mise en résonance de ces lieux emblématiques pour créer une identification 
collective en rupture avec la société. C’est une sociabilité irriguée par les réseaux religieux qui diffusent 
des visions du monde : ne pas prendre de douche dénudée dans les vestiaires, ne pas serrer la main aux 
femmes, ne pas avoir d’ami juif ou chrétien, bref, produire des rappels religieux pour que le quartier reste 
conforme à la norme religieuse et respecte les catégories du pur et de l’impur. La France, son histoire, ses 
institutions, sa sociabilité relèvent de l’impur. La laïcité est mauvaise pour eux, parce qu’ils ont décidé de 
la supprimer. Toutes les variantes de l’écosystème s’entendent pour la dénoncer à longueur de prêche, de 
rap,  de  livres…  Il  y  a  une  imitation  des  premiers  musulmans  et  des  conquêtes  des  premiers  temps  de 
l’islam.  On  se  réfère  à  des  temps  imaginaires  où l’islam  s’assumait comme conquérant.  Les  djihadistes 
prolongent ce récit héroïque, transposant le langage en acte et l’imaginaire en réalité.
«  En  matière  de  recherche,  on  a  fait  des  analyses  bidon,  en  parlant  de  phénomène  “sectaire”  ou  en 
privilégiant la psychologie. »
Y a-t-il eu un déni des pouvoirs publics en France ?
Incontestablement,  de  la  part  des  politiques,  des  hauts  fonctionnaires  et  des  universitaires.  Ce 
phénomène islamiste n’a pas été étudié en France, alors qu’il a frappé  les sociétés moyen-orientales et 
maghrébines depuis quarante ans. On avait les modèles iranien, algérien ou égyptien, avec des processus 
comparables : des populations mises en réseaux par des associations qui ont quadrillé et tissé des liens 
sociaux. La même chose s’est reproduite en Europe depuis vingt ans. C’est curieux d’avoir décrété qu’il y 
avait une coupure épistémologique entre les deux rives de la Méditerranée. Comme si ce qui s’est passé 
au  Caire  ne  pouvait  pas  se  passer  en  France  !  Sur  le  plan  de  la  recherche,  on a  ainsi  fait  des  analyses 
bidon, en parlant de phénomène « sectaire » ou en privilégiant la psychologie. On a surreprésenté la part 
des convertis, qui représentent probablement 10 % des djihadistes. On avait pourtant les moyens de faire 
des  analyses  sociologiques  et  idéologiques,  il  fallait  se  pencher  sur  les  réseaux  de  socialisation 
transnationaux qui ont implanté dans nos banlieues des manières de voir le monde à la façon du Moyen-
Orient. Aujourd’hui, il est un peu tard pour s’en rendre compte…
Avec Gilles Kepel, vous aviez fustigé il y a quelques mois les « dénégationnistes ». Qui sont-ils ?
Ceux  qui  n’ont  pas  voulu  voir  la  menace  et  qui  ont  préféré  faire  la  promotion  de  la  société 
multiculturelle…  Tous  ceux  qui  travaillent  sur  cette  question,  qui  nous ont  poussés  dans  des  ornières 
idéologiques  et  nous  ont  privés  des  instruments  pour  penser  le  phénomène  :  Farhad  Khosrokhavar  et 
Olivier Roy notamment, tous ceux qui ne connaissent pas la langue arabe et qui ne peuvent pas lire les 
textes.  Aujourd’hui,  en  France,  on  ne  peut  plus  acheter  de  livres  non  salafistes  dans  des  librairies 
islamiques… Alors que, après le 11 septembre 2001, il y a eu une montée de la demande d’informations 
sur l’islam.
Y a-t-il une alliance entre les islamistes et l’extrême droite qui ne voient dans les musulmans qu’une 
masse homogène ?
Les milieux identitaires et les milieux islamistes sont d’accord pour dire que l’islamisme, c’est l’islam. Or il 
faut toujours distinguer l’islam comme religion et l’islam comme idéologie. Dans le cadre de notre étude, 
on parle d’un islam  idéologique. Les salafistes, dans leur travail de diabolisation de  la société française, 
redéfinissent  le  lien  social  et  justifient  un  entre-soi  radicalisé.  Les  salafistes  produisent  une  violence 
symbolique  dans  la  société  et,  même  s’ils  récusent  la  politique  institutionnelle,  à  l’inverse  des  Frères 
musulmans,  ils  produisent  malgré  tout  du  politique.  Notre  système  français  repose  sur  une  dimension 
libérale,  à  savoir  la  démocratie,  et  sur  une  dimension  républicaine,  le bien  commun.  Les  islamistes 
utilisent la dimension libérale pour nier la dimension républicaine. Ils opposent à la République un bien 
commun islamique, qui remplace la fraternité et les formes de solidarité nationale.
Edouard Philippe a évoqué lundi une « sécession insidieuse » devant le Parlement.
C’est la première fois que le gouvernement prend la mesure du phénomène. A travers cette expression, 
Edouard Philippe reconnaît que ce ne sont pas des dérives individuelles, des trajectoires cabossées, mais 
qu’il y a bien une dimension collective et sociologique. Au moins, c’est une prise de conscience. Mais sera-
t-elle durable ?§
Dernier ouvrage paru : « Qu’est-ce que le salafisme ? » (PUF, 224 p., 19,50 €).
Comment une multitude de réseaux islamistes sont-ils parvenus à constituer des enclaves idéologiques à 
l’intérieur des quartiers populaires ? L’enquête événement de Bernard Rougier nous plonge au coeur de 
ces espaces et nous révèle la manière dont un collectif religieux islamiste se construit au jour le jour dans 
– et  souvent  contre  – la  société  française.  Elle  décrit  également  la  rencontre  entre  les  logiques 
idéologiques  musulmanes  et  les  logiques  sociales  et  politiques  françaises  qui  ont  permis  à  des  foyers 
idéologiques et institutionnels situés au Proche et Moyen-Orient arabe ou au Maghreb de diffuser avec 
succès  leurs  conceptions  de  l’islam  dans  les  banlieues  des  grandes  métropoles  françaises  et 
européennes.
L’ouvrage documente le fonctionnement des réseaux islamistes dans plusieurs communes (Aubervilliers, 
Argenteuil,  Tremblay-en-France,  Mantes-la-Jolie  par  exemple)  où  se  nouent  des  sociabilités  militantes 
profondément intégrées dans la vie des quartiers. A la façon du communisme municipal des années 1950, 
des écosystèmes islamistes maillent l’espace local, en combinant diverses matrices de sociabilité, dans 
les lieux de culte, les espaces de consommation, de loisir, de vie (logements sociaux, foyers d’immigrés) 
ou d’activités professionnelles (agents de sécurité, employés de mairie, chauffeurs de bus).
Lieu  emblématique,  la  prison  offre  enfin  un  prisme  exceptionnel  pour  comprendre  ces  dynamiques 
globales dans un espace confiné.